L’audace d’une conversion ! Message de Mgr Hudsyn

Sœurs et frères,

Je me dis de plus en plus que c’est là le point crucial, déterminant de toute cette démarche à laquelle nous nous préparons aujourd’hui : nous aider les uns les autres à vivre une réelle « conversion » !

Dans l’Écriture, la conversion vise un « retournement », une métanoia de tout l’être qui nous rapproche de Dieu, mais aussi un « renouveau » de tout l’être en nous unissant davantage à lui.

Ce à quoi nous sommes invités, ce n’est donc pas simplement à changer nos « idées » sur la mission, à changer de concept, à changer de paradigme… même s’il en faut ! Mais c’est fondamentalement nous changer nous-mêmes. Ou plutôt nous laisser changer nous-mêmes…

C’est donc nous tourner vers la personne du Christ pour entrer dans ses sentiments à lui – comme dit S. Paul (Phil 2,5) – pour qu’il dépose dans nos cœurs ce feu, cet élan intérieur qui le faisait vivre comme envoyé du Père pour annoncer l’Évangile. Cela passe par cette première conversion qui consistera à veiller – pour nous-mêmes et pour nos communautés – à soigner la qualité de notre prière pour que ce soit l’Esprit-Saint lui-même qui nous renouvelle dans notre vocation de disciples-missionnaires.

S. Paul le disait aux Thessaloniciens : « Priez… priez pour que la Parole se répande et soit glorifiée ». Et Jésus nous dit : c’est l’Esprit qui peut vraiment vous enseigner (Jn 14,26). C’est lui qui va nous inspirer la manière de vivre ensemble cette suite du Christ dans sa mission. C’est lui l’Esprit-Saint qui peut faire que notre contemplation du Christ nous permettre d’emprunter les chemins de l’annonce sur lesquels le Seigneur veut nous envoyer.

Il faudra donc donner du temps à la relecture des Évangiles, seul devant Dieu, dans le silence, et avec d’autres dans une Lectio divina partagée : en équipe de permanents au sein des Unités pastorales, en équipe d’animation paroissiale, en équipe d’aumônerie, en équipe au sein de services pastoraux, en groupe de partage avec des paroissiens,… que sais-je ?…

Regarder longuement le Christ

  • la manière dont il a vécu sa mission
  • en voyant vers qui il allait
  • ses différentes façons d’annoncer l’Évangile
  • les attitudes intérieures qui l’habitaient
  • les paroles qu’il prononçait
  • les gestes qu’il posait
  • et bien sûr, ce qui nourrissait en lui cet envoi, cette mission pour la vivre comme il l’a vécu : avec foi, confiance, amour, fidélité, persévérance … jusqu’à la croix.

Ce que nous avons à annoncer en parole et en acte, à vrai dire, nous ne le tirerons pas purement et simplement de nous-mêmes. Saint Dominique, brûlant pour un renouveau de l’élan missionnaire à la fin du XIIème siècle, avait cette intuition forte : ce qui se transmet vraiment, c’est ce qui déborde en nous de ce que nous avons contemplé dans la prière (« contemplare et contemplata aliis tradere ») – Je ne vous demande pas de devenir des dominicains… Mais je vous invite à vivre cette démarche d’Église en accordant de l’importance et du temps à ce ressourcement incontournable, à cette écoute priante de la Parole du Maître de la moisson. Pour que nous le ré-entendions avec une nouvelle fraîcheur nous appeler, nous presser, nous envoyer, nous ses disciples d’aujourd’hui, nous son Eglise envoyée à ce monde d’aujourd’hui, – et en ce qui nous concerne – ici en Brabant wallon.

Nous laisser convertir en écoutant l’Écriture, bien sûr, mais en nous mettant aussi à l’écoute de ce monde qui nous entoure, un monde complexe, compliqué, en mouvement, en mutation… A la fois passionnant mais parfois déconcertant, et même effrayant par certains côtés… mais qui n’en est pas moins ce monde que le Christ a tant aimé, cette humanité d’aujourd’hui à qui Dieu a livré son Fils pour que ce monde ait la vie (Cf. Jn 3,17). Il ne nous envoie pas au monde tel qu’il était hier… et dont on pourrait croire qu’il y était peut-être plus facile d’y annoncer l’Évangile et d’y être chrétien, et encore… Il ne nous envoie pas annoncer l’Évangile dans un monde rêvé, où on pourrait croire qu’on y serait davantage les bienvenus… ce qui reste à prouver. Nous sommes envoyés par le Christ ici et maintenant. Cette inculturation de la mission, nous avons tous à l’apprendre. Ceux qui viennent d’ailleurs et ceux qui sont d’ici : tous, dans ce monde en mutation, nous devons prendre des chemins nouveaux pour proposer l’Évangile à cette humanité d’ici et d’aujourd’hui à qui Dieu continue inlassablement de livrer son Fils pour que ce monde ait la vie.

Heureux sommes-nous si nous découvrons que cette conversion missionnaire que nous allons vivre est une grâce que nous offre le Seigneur : grâce de renouvellement pour notre vocation à chacun et chacune de nous. Heureux sommes-nous si nous nous entendons dire par l’Esprit-Saint : « tu as été baptisé, tu as été ordonné, tu as été envoyé pour cela : pour que ce monde qui t’entoure ait la vie ; pour que cette paroisse et cette UP aient la vie ».

S’entendre dire : « je t’ai fait confiance : aussi je t’ai plongé dans mon amour, je t’ai ordonné, je t’ai envoyé, pour que nos villages aient la vie, pour que cette région ait la vie, pour que cette école, cet hôpital, nos familles, nos milieux sociaux et professionnels… aient la vie ; pour que ces personnes précarisées, malades, isolées, réfugiées aient la vie… De la même manière que le Père a livré son Fils pour que ce monde ait la vie, nous voilà invités à vivre cet envoi par lui, avec lui et en lui. Car là est notre identité chrétienne : chacun selon son charisme, et son état de vie, cette mission, c’est notre raison d’être, envers et contre tout…

Et je dis « envers et contre tout » car ce chemin de la mission qui veut davantage s’ouvrir à ceux qui nous entourent tels qu’ils sont aujourd’hui… ce n’est pas qu’un long fleuve tranquille, ni un chemin de grande randonnée aux panoramas toujours merveilleux. On rencontre aussi sur le chemin de ces semailles, des pierres, des ronces et des épines. On y rencontre aussi la croix.

C’est vrai qu’on peut trouver passionnant de vivre la mission en sortant du confinement de ses murs pour aller à la rencontre des autres. Mais si c’est vraiment la rencontre qu’on vit, on expérimente aussi tôt ou tard ce que peut avoir aussi de dépouillant et d’éprouvant la rencontre de la différence. L’autre différent est parfois difficile à rencontrer. Parfois il résiste, ou je résiste. L’importance de savoir aller vers l’autre, de soigner la relation, l’apprivoisement réciproque dont on  nous parle aujourd’hui, cela demande de la durée, de la patience, cela passe parfois par des échecs, cela nous confronte à notre propre fragilité. Toutes les portes ne s’ouvrent pas ; et quand elles s’ouvrent, ce qui nous attend n’est pas toujours facile à vivre ou à entendre.

Mettre ainsi – et à juste titre – l’accent sur une mission qui soigne la relation, les rencontres, cela passe par une réelle conversion : car cela passe par la pauvreté du cœur, la capacité de pardonner, la fidélité…

Conversion aussi pour rencontrer ce monde où le rapport à Dieu et à la foi est plus que complexe : oscillant entre indifférence et soif, méfiance et attrait, rejet et intérêt. Ce n’est pas toujours facile à vivre que de rencontrer tout cela, de consentir à ce paradoxe éprouvant : dans ce pays qui a connu la chrétienté parfois à forte dose, la Bonne nouvelle n’est pas si ‘nouvelle’ : nous voudrions annoncer la nouveauté du Christ, mais il déjà connu, et même trop connu – diront certains – alors même qu’il est en fait si méconnu. Pas évident de s’entendre dire comme S. Paul à Athènes : « Arrête de nous rebattre les oreilles – Nous t’entendrons là-dessus une autre fois… »… Là aussi comment tenir dans la paix, la joie, l’espérance sans nous tourner vers le Christ, y compris le Christ en croix…

L’annoncer nous demande aussi à parfois mettre de côté ce que nos cours de théologie et nos séminaires d’ici ou d’ailleurs nous ont appris, ou ont essayé de nous apprendre et parfois ont cru devoir nous apprendre, à nous les ministres ordonnés… Car c’est ici et maintenant qu’il nous faut rendre compte de la foi qui nous habite… Pas toujours évident dans une région comme la nôtre – classée 4ème région d’Europe au plan du nombre de gens ayant un diplôme d’études supérieures et universitaires au km²… Inutile de dire que l’importance prise par la rationalité critique (précieuse par ailleurs) fait que peu nombreux sont ceux qui se contenteront d’un discours théorique ou évaporé sur Dieu, d’une annonce de la foi désincarnée et sans enjeu pour la croissance de notre humanité. Peu seront convaincus chez nous par une interprétation des Écritures qui n’aurait pas connu une sérieuse mise en jour exégétique – et pas seulement exégétique : comment entrer en résonance avec l’Évangile si on ne voit pas en quoi croire en Christ vient toucher et éclairer de façon crédible les questions existentielles de nos contemporains.

C’est donc pour nous une nécessité, voire une obligation spirituelle que nous former de façon permanente. Et cela aussi est de l’ordre de la conversion. Car avancer dans la rencontre de Dieu, y compris avec intelligence, comprendre de façon plus mûre et plus adulte sa proposition de salut est aussi de l’ordre d’une traversée pascale : où il faut mourir et renaître. Mourir aux images parfois intellectuellement paresseuses voire infantiles sur Dieu pour naître à une foi plus adulte, plus incarnée, moins prétentieuse aussi, où la lumière que nous apporte la foi n’exclut pas le clair-obscur et les nuits à traverser.

Je pourrais multiplier les défis que nous lance l’annonce de la foi dans le monde d’aujourd’hui et qui nous demandent de relire notre foi, de l’approfondir, qui nous met devant des questions dont nous n’avons pas nécessairement toutes les réponses. J’en cite simplement encore quelques-unes qui nous concernent tous de près ou de loin :

  • La confrontation aux autres religions – renforcée par la vague migratoire que nous connaissons – est un défi à la fois vital pour le vivre ensemble et en même temps évangéliquement exigeant. Cela met à l’épreuve par exemple notre hospitalité… et on voit combien cela suscite de débats. En cette fête de S. François d’Assise, je pense à sa volonté de construire des ponts par l’audace de sa rencontre avec le Sultan. Une rencontre pas si évidente, mais pleine d’humanité et de fraternité.

Cela demande d’écouter la personne de l’autre au-delà des clichés tout-faits, avec bienveillance. Cela nous demande aussi d’apprendre à affronter sans violence nos différences plutôt que de les taire par facilité, ou en s’en tenant à un pâle relativisme des convictions… qui ne convainc finalement personne.

  • Nous sommes « chrétiens dans une monde qui ne l’est plus » dit le titre d’un livre… Mais pas sûr que nous ne rêvons pas encore à ce monde-là. Nos réflexes pastoraux ne sont-ils pas encore emprunts de nostalgie pour ce monde où il était normal que « nos gens » viennent à nous sans qu’on doive aller vers eux ? Un temps où être chrétien c’était évidemment « pratiquer », du moins pratiquer le dimanche (autre chose était quand même de pratiquer l’Évangile durant la semaine). Et pour reprendre un autre titre récent : que penser de ce ressentiment latent pour ces soi-disant fidèles qui ne pratiquent pas assez… ? Et qui se permettent en outre de demander des sacrements alors ‘qu’on ne les voit jamais’ ? Et ne parlons pas de ceux qui ne sont pas en ordre, qui ne sont pas en règle, de ceux qui sont « autres »… Quelle conversion nous est demandée pour être authentiquement évangélique – sans facilité, sans tomber dans le compassionnel démagogique. Que nous est-il demandé pour être envers eux sacrement de ce Dieu qui est à la fois Amour et Vérité… ?

Autant de conversions à vivre, de traversées à faire, qui sont aussi de l’ordre de la croix, du dépouillement, de la déprise. Mais qui est aussi accueil de la nouveauté, des surprises, des inattendus pleins d’espérance que l’Esprit réalise aujourd’hui et qui sont signes d’un engendrement nouveau, d’une Pâque nouvelle que nous pouvons voir poindre en tant de lieux dans notre Eglise – malgré les scandales consternants qui ces temps-ci font la une des médias.

Reconnaître les conversions à opérer pour témoigner de l’Évangile, et reconnaître ce que l’Esprit fait naître aujourd’hui, cela demande donc écoute et discernement.

Ecoute de Dieu à travers sa Parole, à travers ses témoins, à travers ceux avec qui nous formons communautés. Ecoute aussi de ceux qui sont à la périphérie de nos communautés.

A propos de l’affinement de ce discernement, je termine avec un texte retrouvé récemment et qui vient d’un jésuite prêtre-ouvrier à Bruxelles mort jeune, en 1967. Dans son journal spirituel, on retrouve cette prière : « Seigneur, fais-moi connaître la véritable intimité d’autrui, cette terre inexplorée qui est Dieu en nous » (Egide Van Broeckhoven, Journal de l’amitié).

Ce que j’en retiens, c’est que ce mystique, engagé auprès des plus pauvres, en plein monde, demande à Dieu – et cela nous concerne tous comme prêtres, diacres et animateurs pastoraux : il demande à Dieu de pouvoir écouter les autres – quels qu’ils soient – dans ce qu’ils ont de plus profond. Parce que c’est en ce lieu en eux que déjà Dieu réside : en cette terre inconnue, inexplorée par nous mais que déjà Dieu aime et travaille. Et puisque j’ai parlé du Sultan rencontré par François d’Assise, je cite dans la même ligne, un poète soufi persan contemporain de S. François : « Un atome du soleil divin est à l’intérieur de chaque être créé. C’est cet atome qui nous rend vivants et qui éveille la quête en nous » (’Attâr Neyshâbouri, « Le langage des oiseaux »).

L’Autre par excellence en qui Dieu a parlé, c’est évidemment le Christ. Mais l’autre, les autres, c’est aussi ceux en qui il demeure secrètement et où il peut nous parler de façon inattendue. Ce que je vois comme conversion à la fois missionnaire et pastorale à demander, c’est de nous aider les uns les autres à discerner avec plus d’acuité, ce travail que fait l’Esprit en ceux qui nous sont confiés au sein de nos communautés. Mais aussi ce qu’il réalise en ceux qui restent à distance.

C’est certainement source de plus de joie et d’action de grâce que de savoir discerner ainsi dans l’autre différent les reflets parfois bien cachés du visage du Christ ; relever ce qu’il y a en eux comme qualité humaine – parfois fragile, parfois blessée, parfois encore captive en eux ;  et découvrir alors qu’eux aussi nous sont peut être envoyés pour nous évangéliser, nous convertir en nous révélant de Dieu des secrets inattendus.

Merci sincèrement à chacun et chacune vous de prendre à cœur cet enjeu de la mission à laquelle le Seigneur nous envoie. Nous le pressentons aujourd’hui : quelle joie d’en faire l’expérience ensemble.

+ Jean-Luc Hudsyn

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