Nous cherchons tous Dieu, alors laissons-nous bousculer par l’autre…

Bonjour à tous.

Je vous remercie beaucoup de m’accueillir ici. Je vous avoue que j’ai beaucoup hésité en préparant ces dix minutes. Devais-je parler en tant que journaliste ou en tant que croyant ? J’en suis arrivé à un bon compromis à la belge : je vais vous parler à titre personnel, mais à partir de ce que j’ai pu voir, entendre et observer en tant que journaliste. Un journaliste, normalement, ne fait que répéter ce qu’il a vu et entendu, en ordonnant et en hiérarchisant l’information. Je ne pourrai donc citer ici toutes mes sources, mais la plupart de ce que je vais dire, je ne fais que le reprendre à des livres, des interviews, des rencontres ou des reportages. Vous pourrez donc me confondre pour plagiat dans quelques minutes. N’hésitez pas.

Avant tout, et à titre tout à fait personnel cependant, ce qui m’a relancé dans la foi il y a quelques années, ce sont des rencontres qui m’ont permis de découvrir le patrimoine intellectuel immense et si actuel que l’Église a charrié et enrichi depuis deux mille ans. Ce fut un bon choc. Pour la première fois, on me permettait de reconnecter mon cœur et mon cerveau. J’étais passé pendant 20 ans par tout ce que le pilier catholique belge peut offrir entre le catéchisme, le scoutisme, l’école ou l’université, et jamais je n’y avais vraiment découvert le trésor inestimable grâce auquel grandit la foi catholique. Je n’y avais pas rencontré, vraiment rencontré, les Thérèse d’Avila, Thomas d’Aquin, Charles de Foucault, Sophie Scholl et la manière dont ils pouvaient, en articulant la foi et la raison, relier et conjuguer notre intelligence, notre cœur et notre corps. Plus bête encore : ce n’est qu’il y a quelques mois que j’ai compris pourquoi on faisait une collecte au moment de l’offertoire. Je pense que l’Église a beaucoup perdu en oubliant de transmettre son trésor, le sens de ce qu’elle propose. Et que si aujourd’hui sa parole laisse beaucoup de monde dans l’indifférence la plus totale, c’est en partie à cause de cela.

Pourtant, je ne crois pas non plus que l’absence de transmission dont a fait preuve l’Église est le problème le plus profond. C’est un problème. Mais ce que propose l’Église n’est ni un système de pensée clos, ni une idéologie. Transmettre juste des idées sonnera creux. Sur un autre plan, prenons l’immense scandale que sont les abus de conscience et les crimes et abus sexuels. Ils ne sont pas accidentels. Ils ont des causes structurelles que l’Église mondiale doit résoudre au plus vite. Mais là non plus ces réformes de structure, aussi indispensables et urgentes sont-elles, ne serviront à rien si on ne cherche pas plus profondément ce qui a raté.

Je pense que les crises profondes que traversent l’Église sont une seule et même crise. La crise que traverse l’Église est une crise mystique. C’est la crise de l’union à Dieu [1]. En ce sens, et pour répondre à la première question qui nous a été posée – où croyez vous que les chrétiens sont attendus ? – je pense qu’ils sont attendus dans la prière. Seul notre dialogue avec Dieu, notre dialogue patient et humble dans le secret du quotidien et du silence, dans le mystère des sacrements, dans la découverte de la Bible, dans l’adoration, dans l’amitié de la confession, seul l’élargissement de notre cœur permettent à Dieu d’agir en nous, et donc dans l’Église, et donc dans la société. Rien ne marche à la seule force du poignet. Il la faut et elle est indispensable, mais elle n’est pas suffisante. C’est notre regard brûlé de Dieu qui brûle et qui enflamme. Et la prière est pour cela le socle de tout. « Dans l’histoire d’ailleurs, chaque renouveau missionnaire a été accompagné d’un regain de générosité dans le jeûne et la prière. La puissance de notre mission dépend donc de notre enracinement personnel et communautaire dans la relation avec le Seigneur. » Ici, il me faut tout de même avouer que ces dernières phrases, si j’y crois très fort, je ne parviens pas pleinement à les pratiquer. Mais tout est dans le cheminement qui n’oublie pas l’idéal à rejoindre, nous encouragerait le pape François. Et puis, comme il existe tout de même des limites au plagiat, je reconnais que je les ai reprises au récent Manifeste pour la mission qui vient d’être publié chez Salvator par Raphaël Cornu-Thénard et Samuel Pruvot, et que je cite parce que je vous le conseille.

La deuxième question posée interrogeait ce qui nous préoccupait dans l’Église. Depuis le promontoire qu’est le journalisme, ce qui m’interroge le plus est l’absence d’unité dans l’Église. Que ce soit dans l’Église des hautes sphères, au Vatican ou aux États-Unis par exemple, ou que ce soit chez nous. Combien de divisions, de on-dit, de commentaires sur une homélie foireuse, sur un pape François trop comme-ci, sur des évêques trop comme cela, sur un paroissien trop tradi, trop de gauche, trop de droite. Et combien de fois est-ce vraiment légitime ? Combien de fois est-ce au service de la Vérité ? Nous cherchons tous Dieu, alors laissons-nous bousculer par l’autre. Et puis, seule l’amitié convertit. Je pense vraiment que les divisions et les critiques sont un des plus grands contre-témoignages de l’Église aujourd’hui.

En soi d’ailleurs, il n’y a rien de plus horrible que des clubs privés réunis autour de codes sociaux, d’un patrimoine ou d’un projet pour initiés. L’Église, avec ses vieilles paroisses qui ressemblent à autant de cours de miracles, a un trésor inestimable. Une paroisse c’est comme la bande des douze apôtres : c’est toujours un peu foireux, un peu foutraque, un peu divisé, un peu jaloux. Mais qu’est-ce que c’est beau ! Qu’est-ce que c’est encourageant de se sentir, avec nos bras cassés et tel qu’on est, embarqué par une bande d’éclopés qui essayent, cahin-caha mais fidèlement, de se rapprocher de Dieu. Les paroisses sont des assemblées ou peuvent se vivre l’amitié et la fraternité. Elles sont donc des lieux de mission uniques. Pourvu qu’elles ne deviennent jamais de sinistres clubs d’initiés. Pour cela et sans renier ce qu’elles sont, elles doivent néanmoins faire un effort pour ne plus s’adresser qu’aux pratiquants du dimanche.

Au mois d’août, La Libre a consacré quelques articles au grand blues de l’Église belge. Je pense qu’il est réel et que beaucoup ressentent une douloureuse perte de repères devant la déchristianisation qui s’avance. Pour qui croit que Dieu sauve, cette indifférence ne peut qu’engendrer une immense tristesse. Début septembre cependant, je recevais un mail qui présentait trente lieux pour faire grandir sa foi en Belgique francophone. C’était édifiant de voir ces initiatives – certes souvent urbaines mais tout de même – lancée par des personnes diverses qui cherchaient à enraciner leur vie de prière ou mieux comprendre la foi. Qui se donnaient la chance et l’occasion de rencontrer Dieu en 2019, de s’affermir dans la foi et de faire de toute leur vie une occasion d’aimer plus, d’aimer davantage, de se donner toujours mieux. Non, l’Église belge n’est pas une fringante jeune fille. Ne soyons pas dans le déni face à cette réalité. Mais n’oublions pas d’admirer tout ce qui naît et tout ce qui se vit, tels de vrais rameaux d’espérance. On aimerait bien parfois, devant notre société liquide et individualiste, devant cette vertigineuse époque qui a fait du désir son roi, construire de grands barrages, bâtir une féroce contre-culture. Mais l’avenir de l’Église, ce seront ces petits, tout petits hôpitaux de campagne, de foi, de joie, d’intelligence, d’accueil, d’espérance et de charité.

En ce sens, et pour répondre aux deux dernières questions – quels seraient vos encouragements et vos appels – je nous encouragerais à dire « Je crois ». Souvent, on entend les catholiques s’exprimer sur des valeurs, des débats sociétaux, c’est très bien et important en démocratie. Mais on dit : « Je pense que ». Et on entend si peu les croyants dire « Je crois que ». Je crois que j’ai besoin de prier, que j’ai besoin de Dieu. Je crois que Dieu m’aide à être heureux, qu’il m’invite à une grande vie. Être en mission ce n’est pas dire je sais, ce n’est pas être prosélyte. C’est être très humble finalement, c’est reconnaître combien on a besoin de Dieu et des autres pour tenir debout. C’est aussi être à l’écoute, accepter une main qui se tend. Si les chrétiens, par fausse pudeur, ne disent pas « je crois », la foi disparaîtra de nos régions. C’est aussi simple que cela.

Que les chrétiens ne bradent pas leur patrimoine qui, à sa manière, conduit à Dieu et édifie. Mais qu’ils n’aient pas peur d’une Église humble faite de petits foyers de charité, de témoignages tout simples, d’une humble présence dans une église de campagne au cœur de la semaine, de l’accueil des plus pauvres. L’avenir, en ce sens, est dans les mains de tous. Et faire signe, attester de sa foi, dire je crois, écrivait Jean-Pierre Denis dans son ouvrage Un catholique s’est échappé, ce sera alors se tenir visible au carrefour, disponible, comme les croix de mission sur les chemins de campagne, ces croix que l’on voit peu à peu rouiller et disparaître, mais qui sont des points sensibles du paysage, des repères mémoriels et des bornes de vie.

B.O. journaliste
20 octobre 2019

[1] Constat énoncé en ces termes par Raphaël Cornu-Thénard en introduction du Congrès Mission 2019 à Paris.

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